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  • Docteur Yves Ecoffey

L'erreur médicale: fatalité ou chance d'apprendre?

Mis à jour : 15 août 2019

La prise en charge d'une situation sous-entend implicitement, lorsqu'elle a lieu, un aboutissement heureux se soldant "par une réussite à 100%, ou presque".

C'est du moins l'impression qui se dégage lors du premier entretien. Dans l'urgence, l'attente est plus nuancée, assujettie à l'angoisse sous-jacente.

Malheureusement, tout ne se passe pas systématiquement comme prévu avec parfois des conséquences fâcheuses et délétères.

Souvent, c'est une incompréhension réciproque du médecin, du patient et de son entourage qui en sont la cause.

Les difficultés de communication sont multiples: langue, gestuelle, empathie déficiente (contre-attitude liée à un agacement mal géré), manque de temps.

Le premier contact est souvent déterminant, conditionnant l'attitude à venir. En langage populaire, on dit volontiers:"quand c'est mal emmanché...".

Le risque zéro n'existe pas. L'imperfection est le propre de l'humanité. C'est à mon sens ce qui est l'essence même de toute activité artistique et lui donne paradoxalement sa valeur.

Prenons par exemple un tissu; tressé, brodé ou tricoté, son charme et sa valeur vient de ses défauts: en effet, la même pièce avec le même dessin mais fabriqué par une machine n'aura qu'une valeur fonctionnelle, c'est-à-dire aucune valeur artistique. C'est ainsi que son prix sera bradé rapport à une pièce faite manuellement, et qui laisse transparaître de l'émotion.

Rapport à la machine, ce qui pourrait être compris comme un défaut, une erreur lui donne paradoxalement sa valeur. Etudier et corriger l'erreur permet de diminuer le risque et d'augmenter la valeur intrinsèque.

Venue des Etats-Unis, la poursuite judiciaire est malheureusement de plus en plus en vogue. En effet, les difficultés de communication mentionnées ci-dessus y conduisent fréquemment. Les patients victime d'une erreur médicale osent aujourd'hui s'exprimer, ce qui est une bonne chose. En revanche, le premier interlocuteur est rarement le médecin ou la personne à l'origine de la méprise. Une triangulation envers des tiers plus ou moins bien intentionnés est de mise. Ne connaissant pas la situation en dehors de ce que le concerné leur relate, ils sont poussés à la critique plus ou moins véhémente. Celle-ci aboutit au mieux à la demande de l'avis d'un tiers et au pire à une plainte.

Un médiateur mandaté par un organe compétent n'est que rarement sollicité pour une expertise extra-judiciaire. Pourtant, si tel était le cas bien des souffrances pourraient être évitées. On parle de dommages collatéraux sans pour autant trop s'en préoccuper.

J'ai moi-même été confronté à deux reprises à une telle situation. Dans la première, la seule reconnaissance des faits a permis de clore le dossier alors qu'il y avait eu mort d'homme.

Pour ce qui est de la deuxième, bien qu'ayant abouti, les closes acceptées conjointement par les deux parties n'ont pas été respectées par le patient qui poussé par son entourage a porté plainte. Le médiateur n'a rien fait pour arranger les choses, faisant fi de l'arrangement convenu lors de la médiation pour se référer à des instances supérieures qui auraient agi comme lui, n'étant que partiellement libéré du secret médical d'après ses dires au tribunal.

Procès il y a donc eu et le juge de dire que le patient va mieux, mais pas grâce à moi...

Le résultat de ces deux situations est que dans la première, alors que le patient est décédé, il y a conciliation avec la famille alors que dans la deuxième, le médecin est condamné à deux ans et cinq jours d'emprisonnement dont neuf mois ferme alors que le patient va mieux d'après le juge...

La qualité de la médiation et le respect de chacun sont donc fondamentaux pour l'aboutissement heureux d'une situation qui aurait à juste titre pu être décrite comme dramatique. Si l'on ne respecte rien, l'échec est garanti.

De plus, la notion même de dommage collatéraux sous-entend un effet délétère pour les deux parties. Comme quoi, en cas d'erreur médicale, un procès ne fait qu'ajouter de la souffrance et ne résout rien.

Si en plus le jugement conduit à une incarcération, il y a alors un amalgame entre erreur et délit, entre civil et pénal. Cet état de fait conduit obligatoirement au déni, seule issue possible pour le médecin afin de ne pas être incarcéré. Dans mon cas, les griefs qui m'étaient reprochés étaient poursuivis d'office pénalement rendant l'amalgame inévitable: une erreur est un délit...

Comment étudier quoi que ce soit lorsqu'on est dans le déni?: " La médecine étant une science exacte, le médecin est parfait, un Dieu, et le délire est orchestré".

On comprend alors mieux pourquoi personne ne veut étudier l'erreur qui est donc une fatalité: "eh oui, ça devait arriver, on n'y peut rien...".

A noter que si ce qui précède est valable en médecine, ça l'est aussi (en tout cas partiellement) en justice.

Ceci fait écho à l'introspection qui fait que les faiblesses ne peuvent pas être reconnues. En effet, la reconnaissance d'un manquement conduit à une blessure narcissique synonyme d'humiliation qui, associée à une sanction en justice peut provoquer l'effondrement de la personne concernée.

A nouveau, la reconnaissance "pour que justice soit faite" est fondamentale. Encore faut-il avoir les moyens psychiques d'y arriver et que, le cas échéant les sanctions soient proportionnées et acceptable. Mais l'amalgame erreur - délit rend l'étude impossible car un délit ne saurait être impuni, car si tel était le cas, on pourrait extrapoler jusqu'à légaliser l'assassinat...

La reconnaissance se trouve alors à un autre niveau logique: reconnaître l'erreur de faire un amalgame plutôt que d'obéir au règlement qui l'impose. Ici, l'erreur consiste à dire que: "cet acte n'était pas indiqué et doit être poursuivi d'office pénalement". En effet, une mauvaise indication ne saurait être un délit, à moins qu'il y ait une volonté de faire du mal, indication perverse. La reconnaissance de cette erreur-ci implique ipso-facto un changement de la loi, un changement heureux. Mais ceci implique l'autorisation de transgresser la loi pour pouvoir la changer. Cette autorisation coule de source en médecine, rapport à ne pas suivre de manière irréfléchie des "guide-lines"sous peine d'oublier le patient et son identité propre, un peu comme en cuisine où respecter la recette à la lettre rend le met immangeable. La condamnation du médecin alors que le patient va mieux oblige un changement de la loi. Ce changement pourra s'avérer bénéfique si l'erreur est reconnue comme telle et non pas comme un délit.

Accepter que dans un domaine artistique on ne respecte pas le règlement comme une machine permet de redonner de la place à l'imaginaire en offrant la possibilité d'étudier pour mieux comprendre.

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